Les recherches d’un étudiant montrent que le célèbre animateur a plagié bien plus qu’il ne l’admet dans ses «Confessions». Michel Audétat s’étonne que personne n’en parle.
L'Hebdo, 27 octobre 2005
En bon catholique qu’il prétend être, Thierry Ardisson confesse sa faute. Oui, il admet avoir pratiqué le plagiat pour écrire son roman Pondichéry publié en 1993, et il s’en repent, même s’il invoque des circonstances atténuantes. Il était débordé, horriblement en retard, mis sous pression par son éditeur: «C’est là que je fais la connerie de ma vie. Un dimanche après-midi, pour gagner du temps, complètement inconscient des conséquences, je recopie mot à mot six pleines pages d’un bouquin des années 30, une description d’un quartier de Pondi. Un livre de Louis Delamarre, Désordres à Pondichéry…»
Cet aveu est extrait des Confessions d’un Baby-Boomer, un livre d’entretiens avec Philippe Kieffer qui, aussitôt paru, s’est imposé parmi les best-sellers de cet automne (Flammarion, 358 p.). Désormais en tournée promo, Thierry Ardisson est régulièrement interrogé sur la «connerie» de sa vie. On l’a vu à la télé, entendu à la radio: un peu partout, l’animateur vedette bat sa coulpe. Même si, au fond, il semble moins regretter le plagiat lui-même que de s’être fait pincer comme un voleur de poules.
Thierry Ardisson ne manque jamais de préciser qu’il aurait déjà payé le prix fort. Plus de dix ans que cette histoire lui colle aux fesses! Lui qui se flatte de placer la littérature «au-dessus de tout» en aurait eu les ailes coupées: «C’est mon désir d’écrire que je venais de bousiller pour des années». L’aveu du baby-boomer était destiné à clore le sujet une bonne fois pour toutes. C’est dit; l’affaire est purgée: le désir d’écriture romanesque pourrait ainsi revenir.
Multiplié par dix Ce que Thierry Ardisson n’avait pas prévu, c’est un grain de sable nommé Jean Robin. Il a 27 ans. Il est étudiant dans une école de commerce parisienne et, un peu par hasard, il a été intrigué par cette histoire de plagiat: «Je l’ai découverte sur le site www.leplagiat.net. On y évoquait deux livres plagiés par Ardisson alors que les médias de l’époque n’en mentionnaient qu’un seul. Ça m’a mis la puce à l’oreille.» Car, à ses heures creuses, ce jeune homme cultive un intérêt prononcé pour le journalisme indépendant. «Et puis, ajoute-t-il, j’ai une amie très proche qui est originaire de Pondichéry. Cela m’a aussi incité à creuser la question.»
L’été 2005 commence. Jean Robin va le passer à fouiller les catalogues de la Bibliothèque nationale et à se plonger dans des livres qui évoquent Pondichéry. Résultat après deux mois de labeur: il comptabilise non pas six pages plagiées, comme le soutient Thierry Ardisson, mais au moins une soixantaine. Et il n’y aurait pas un auteur pillé (George Delamare et non Louis Delamarre comme il est écrit dans les Confessions d’Ardisson), mais au moins six. Jean Robin écrit alors un article qu’il publie sur son site (www.tatamis.info) le 14 septembre et prévient les médias français.
Deux jours plus tard, Confessions d’un Baby-Boomer sort en librairie. La promo se met en marche.
Jean Robin va essayer de s’adresser directement à Thierry Ardisson. Une première fois le 16 septembre, dans l’émission de Jean-Marc Morandini sur Europe 1, où il intervient avec une question d’auditeur. En vain. Thierry Ardisson le coupe: «Je sais, vous êtes un ami, Monsieur, vous êtes un ami de Dieudonné, votre site c’est le site de Dieudonné. (…) Vous racontez ce que vous voulez, moi je ne discute pas avec les antisémites.»
Lien récusé Deux semaines plus tard, Jean Robin fait une nouvelle tentative. Ayant réussi à s’immiscer dans le public du Grand Journal de Michel Denisot (Canal+), il se manifeste au moment où Thierry Ardisson entame son mea culpa de plagiaire. En vain, une fois encore. Jean Robin est vigoureusement évacué par le service de sécurité, sous l’œil des caméras. Et Thierry Ardisson réitère ses accusations: «C’est des gens du site de Dieudonné qui s’appellent ogres…»
C’est vrai, un site proche de Dieudonné (www.lesogres.org) a repris les révélations sur le plagiat, mais Jean Robin récuse tout lien avec celui-ci. Il est même indigné: «Ardisson tombe particulièrement mal. Il se trouve que j’ai un grand-père juif dont toute la famille, à l’exception d’une grand-tante vivant aujourd’hui en Israël, a été exterminée au cours de la Shoah.» Vérification faite, les arguments de Jean Robin sont solides (lire ci-dessous). Il apparaît clairement que les passages plagiés ne proviennent pas seulement de Désordres à Pondichéry (George Delamare, 1938) mais aussi, pour l’essentiel, de De Lanka à Pondichéry (Douglas Taylor, 1931) ou de Créole et Grande Dame (Yvonne Robert Gaebele, 1956). Point commun des différents livres pillés: des parutions très anciennes, ce qui gomme le risque de voir les auteurs lésés porter plainte.
Etrange silence On est donc loin de la version soft que Thierry Ardisson propage sans être jamais contredit. L’ampleur du plagiat change pourtant le regard que l’on porte sur toute cette affaire. Il ne s’agit plus de quelques pages volées dans un bref moment d’égarement, «un dimanche après-midi», pour une simple description de Pondichéry, mais d’une véritable industrie de l’emprunt: quelque chose comme un sampling sans scrupule, appliqué au domaine littéraire. Contacté par l’intermédiaire de son agent, Thierry Ardisson nous a fait savoir qu’il n’avait «aucun commentaire» à formuler.
En France, en dehors du net, un seul média s’est arrêté sur les révélations de Jean Robin: l’excellente émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur Image (France 5). Christelle Ploquin, qui a réalisé le sujet, s’étonne de cet étrange silence: «Oui, je suis très surprise. Mais je n’ai pas enquêté là-dessus et je suis réduite à formuler des hypothèses. Est-ce parce que les journalistes auraient été dissuadés par les accusations d’antisémitisme? Ou alors, est-ce parce que Thierry Ardisson serait désormais quelqu’un qu’on ne touche pas?»
Un effet d’omerta n’est pas à exclure. Il n’est pas sûr, en effet, que les médias français aient vraiment envie de se brouiller avec l’animateur de Tout le Monde en parle, protégé par ses fortes audiences comme par des amis influents. Parmi eux, Bernard-Henri Lévy: dans les colonnes de l’hebdomadaire Le Point, cet habitué de l’émission vient ainsi de consacrer un dithyrambe extasié à «ce monarchiste funk, ce libre esprit aux allures de clergyman, ce fêtard qui ne croit qu’aux valeurs de la famille…»
Extraits: la preuve par trois
Etendue sur une bergère près de la cheminée dans la grande chambre à alcôve tendue de velours cramoisi, ramenant frileusement sur ses pauvres jambes percluses de douleur une couverture qui ne la réchauffait plus (…). Seule, à travers un carreau martelé par la pluie ou constellé de givre, la silhouette des hauts tilleuls qui bordaient l’avenue du jardin.
Pondichéry, de Thierry Ardisson, 1993.
Etendue sur une bergère, près de la cheminée, ramenant frileusement sur elle les couvertures qui devaient réchauffer ses pauvres jambes percluses de douleur, son regard s’arrêtait aux vitres closes, battues de pluie ou constellées de givre, par où, l’on apercevait les silhouettes dénudées des hauts tilleuls qui bordaient l’avenue du jardin.
Créole et Grande Dame, d’Yvonne Robert Gaebele, 1956.
Londres s’évertue à tous nous dégoûter par des taxes multiples, des interdictions de transport, des formalités douanières.
– Des chinoiseries!, lança Jehanne.
Pondichéry, de Thierry Ardisson, 1993.
Rien de surprenant à ce que l’Angleterre en ressente quelque agacement et s’évertue à nous lasser, nous dégoûter par tous les moyens administratifs: taxes multiples, interdictions de transports, chinoiseries douanières.
Désordres à Pondichéry, de George Delamare, 1938.
Deux fois par an, pour le 14 juillet et le Nouvel an, le tout-Pondy est convié à une fête chez le gouverneur. (…) Dans la première pièce, un orchestre dont les louables efforts évoquaient l’Armée du Salut et les uniformes de location ceux de l’Opéra-Comique enchaînait valses et tangos.
Pondichéry, de Thierry Ardisson, 1993.
Ce soir, 31 décembre, bal de réveillon au Gouvernement. (…) Installée dans la galerie, la musique municipale martèle des airs de jazz d’il y a huit ans. Alternant avec elle, un orchestre dans la salle, dont l’effort louable rappelle l’Armée du Salut, et l’habillement, des costumes d’opéra comique, joue des tangos et des «blues».
De Lanka à Pondichéry, de Douglas Taylor, 1931.
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